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 #BalanceTaBalance ou l’invasion des hashtags qui dénoncent

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a.nonymous



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MessageSujet: #BalanceTaBalance ou l’invasion des hashtags qui dénoncent   Dim 14 Oct 2018, 12:54

Citation :
#BalanceTaBalance ou l’invasion des hashtags qui dénoncent

LE MONDE | 05.10.2018 à 14h14 • Mis à jour le 09.10.2018 à 18h06

Par Nicolas Santolaria [ https://www.franceculture.fr/personne-nicolas-santolaria ]

Aujourd’hui, grâce aux réseaux sociaux, il n’a jamais été aussi simple de balancer… son pavé dans la mare, son voisin, son humeur volcanique du moment. Le 6 septembre, Cécile Djunga, présentatrice météo sur la RTBF, évoquait, dans une vidéo aux allures de soir d’orage postée sur YouTube, les insultes racistes devenues son lot quotidien depuis qu’elle est arrivée sur l’antenne de la chaîne publique belge, voilà environ un an. « Hier, au boulot, à la météo, y’a une dame qui a appelé pour dire que j’étais trop noire, qu’on ne voyait rien à l’écran », confiait la jeune femme face à la caméra, dans un demi-sanglot. Animée par l’idée que la honte devait changer de camp, elle décide de ne pas en rester là : « On a eu #balancetonporc, maintenant on va avoir #balancetoncon, d’accord. On va balancer les cons, on va balancer les gens qui sont trop fermés d’esprit et qui en blessent d’autres », proposait la présentatrice, dans cette vidéo-manifeste visionnée plus de 2,5 millions de fois.

Quelques jours plus tard, peut-être effrayée par l’ampleur de la tâche, la nouvelle figure emblématique de la chasse aux cons ne souhaitait déjà plus répondre aux interviews, préférant se concentrer sur ses « projets artistiques ». Entre le feu de paille émotionnel et le raz de marée numérique, on ne sait trop quel sera l’avenir de ce mot-dièse un peu fourre-tout, qui a déjà permis d’épingler le polémiste Eric Zemmour et le roi des forains Marcel Campion. On peut néanmoins voir là le signe d’une extension galopante du domaine de la dénonciation. « Avant, le fait de dénoncer supposait du papier, une enveloppe, un adressage, un timbre. Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, le coût de l’acte a littéralement fondu, explique le sociologue Fabien Jobard, co-auteur de Citoyens et délateurs : la délation peut-elle être civique ? (Editions Autrement, 2005). Dans l’espace public numérique, on voit que la dénonciation de situations (sexisme, oppression, etc.) est formulée comme une mise à l’index de personnes précises et de circonstances singulières. Ce n’est plus le racisme que l’on dénonce, mais tel patron ayant licencié Mohammed pour des raisons impropres. »

Dans le sillage de #balancetonporc, lancé en octobre 2017 par la journaliste Sandra Muller, on a vu apparaître au fil des mois un nombre incalculable de déclinaisons du célèbre hashtag, toutes construites sur le même modèle : #balancetonelu, #balancetonehpad, #balancetonhosto, #balancetaroute, #balancetonraciste, #balancetonprof, #balancetonstreamer, #balancetonrer… Comme les séries télé à succès qui possèdent toutes leurs prolongements, le hashtag qui balance est une hydre à plusieurs têtes, chacune tentant de capter à son profit l’énergie agrégative de la formule originelle. Associé à l’idée de briser une omerta, le fait de #balancer suppose une vision du monde où la parole contrainte serait la norme et où le petit producteur de discours, sincère et héroïque, s’opposerait aux Goliath de la langue de bois.

S’il permet de fédérer et de faire émerger des causes, le mouvement #balance s’accompagne d’effets collatéraux indésirables, au premier rang desquels une forme de balkanisation du corps social. « Avec le recours aux hashtags sur Twitter, on est moins face à un vrai débat public qu’en présence d’une bataille rangée entre camps irréconciliables. Chacun tente de gagner la guerre de la visibilité, en ayant recours si besoin à l’intimidation et au harcèlement. Ces méthodes, qui étaient jusqu’alors celles de l’extrême droite, sont aujourd’hui employées par des individus qui se vivent comme progressistes », explique le chercheur en sciences de la communication Romain Badouard, auteur de Désenchantement de l’Internet (FYP éditions, 2017).

Lancé dans le courant de l’été 2018 à la suite des accusations de harcèlement sexuel visant l’actrice italienne Asia Argento (figure contestée du mouvement #metoo), le #balancetapouffe se voulait au départ un moyen de rééquilibrer les polarités du débat public, supposément trop pro-féministe. « Nous allons voir s’il y a autant d’empathie d’un côté que de l’autre », se réjouissait alors sur Twitter un certain « Gyo jvfr ». Mais loin de figurer cet espace d’équité discursive, #balancetapouffe s’est rapidement transformé en un déversoir misogyne, noyant sous des messages souvent pitoyables quelques rares témoignages intéressants. Comme celui de Jay (c’est un pseudo), un jeune homme d’une vingtaine d’années qui travaille auprès d’enfants en situation de handicap. « Même si je ne m’intéresse pas aux hashtags habituellement, j’ai réalisé que, malgré les messages désobligeants, #balancetapouffe était un moyen de montrer que les violences faites aux hommes sont une réalité. Ça m’a permis de raconter brièvement l’enfer que j’ai vécu. Je n’avais pas le droit de dire non, sinon elle menaçait de me quitter, ou bien elle me harcelait pendant plusieurs heures en me rabaissant, jusqu’à ce que je finisse par céder. » Pourquoi ne pas avoir simplement porté plainte ?, demande-t-on à Jay. « Je n’aurais jamais été pris au sérieux. J’ai un ami dans ce cas-là, il a été moqué au commissariat de police. »

Placé sous l’empire de l’affectivité, le hashtag qui balance est bien souvent motivé par un élément déclencheur. L’effondrement du viaduc de Gênes, le 14 août, a été suivi d’une épidémie de #balancetonpont. Dans un autre registre, c’est après avoir vu à la télé des militants de Génération Identitaire tenter, dans un col des Alpes, d’empêcher le passage vers la France de migrants, que l’entrepreneur Aziz Senni a lancé, le 25 avril, #balancetonfacho. Le message qu’il poste ce jour-là sur Twitter détaille avec précision les modalités de cette opération : « Vous reconnaissez un identitaire en action, par exemple l’un de ceux qui mènent fièrement actuellement une opération aux frontières. Faites un petit montage photos avec nom, prénom et nom de l’entreprise pour laquelle il travaille et postez le tout sur les réseaux sociaux. »

Selon Aziz Senni, c’est parce qu’il contrevient à l’idéal républicain de fraternité que le facho doit être publiquement dénoncé, « sans haine ni violence ». Sur le modèle de la « discrimination positive » se développe aujourd’hui l’idée qu’il existerait une forme de « délation positive », justifiée au nom de valeurs transcendantes. Après avoir mis sur orbite #balancetonfacho, Aziz Senni a reçu des dizaines de messages le menaçant de mort, lui et sa famille.

Essentialisant, ces hashtags décrivent un monde où les comportements problématiques finissent par résumer pleinement leurs auteurs, un monde peuplé de #porcs, de #pouffes, de #fachos et de #cons irréconciliables. Cet appétit pour la dénonciation, dans lequel ont pourrait voir l’ombre portée d’un Maccarthysme augmenté, est-il réellement efficace ? Les spécialistes en doutent. « A force, ce climat d’indignation généralisée peut s’avérer contre-productif, analyse le sociologue Romain Badouard. Cela risque même de générer de l’indifférence, du détachement. »

Ce cri numérique peut pourtant se révéler salutaire dans certains cas particuliers, figurant l’ultime moyen de ne pas péter les plombs. Tweet de Lilouuu : « Quand t’as plus de gants ni de solution hydroalcoolique pour te laver les mains en service de chirurgie cardiaque depuis deux mois et que tu t’occupes des greffés cardiaques, #balancetonhosto » Lancé en début d’année pour dénoncer les conditions de travail dans les services hospitaliers, ce mot-dièse où les porcs ont été remplacés par les CHU est une litanie d’instantanés aussi déprimants qu’une maladie nosocomiale. « A l’hôpital, nous vivons aujourd’hui ce qu’une psychologue a appelé “la souffrance éthique” : les contraintes budgétaires, le management déshumanisé, tout ça nous amène à faire l’inverse de ce pourquoi on a choisi ce métier. Au quotidien, grâce à #balancetonhosto, on peut vider son sac, raconter les situations aberrantes auxquelles on doit faire face. Ça redonne de l’espoir et crée une communauté solidaire », explique William Perel, membre du Syndicat national des personnels infirmiers (SNPI), travaillant dans un service d’hépato-greffe.

Ce sentiment d’un délitement généralisé des structures de soin est largement partagé par les usagers. En janvier, Céline Cherel, enseignante et mère de deux enfants, poste un message sur Twitter assorti du #balancetonehpad. Sa mère, hébergée pour plus de 3 300 euros par mois dans un de ces établissements accueillant les personnes âgées, voit son fruit supprimé au repas du soir, ainsi que son jus d’orange au petit-déjeuner, ces dépenses étant jugées somptuaires. En pleine canicule, elle ne reçoit qu’une douche par semaine. « J’avais entendu plusieurs reportages à la radio et lu des articles sur le mal-être des soignants. Eux sont impuissants et subissent cette logique comptable. Je me suis dit qu’un hashtag sur le modèle de #balancetonporc pourrait peut-être susciter des témoignages et interpeller ces grands groupes privés tels Korian et Orpea, qui font du business sur la dépendance. Mais j’ai bien peur que ça reste un simple coup de gueule. »

Voilà résumé le paradoxe acoustique du cyber hurlement généralisé : au final, à cause du brouhaha ambiant, plus personne ne vous entend crier.
https://abonnes.lemonde.fr/m-perso/article/2018/10/05/balancetabalance-ou-l-invasion-des-hashtags-qui-denoncent_5365242_4497916.html
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